|
Dire la Vérité
Conférence du Dr LUBOINSKY
Je suis personnellement un adepte tout à
fait fervent de la vérité. Mais, vérité
n'est pas synonyme brutalité.
"VERITE", n'est pas dire, comme en pays Anglo-saxons
où l'on est obligé de le faire pour des raisons
juridiques, "Vous avez un cancer de telle localisation.
On peut vous traiter par telle ou telle méthode et
vous choisirez". Moi, je vous recommande telle méthode,
car elle donne tel pourcentage de survie. Telle autre donne
tel pourcentage. Cette méthode est validée,
celle ci est expérimentale. Statistiquement, vous Monsieur
A.... vous avez tant de chances de survie dans 5 ans".
Evidemment, un tel dialogue est stérile, extrêmement
stérile, car l'individu tiré d'une statistique
cela ne veut plus rien dire.
Chacun d'entre nous sait qu'il a vu, un jour ou l'autre, un
cas qui lui paraissait désespéré et moi,
personnellement, grâce au privilège de l'âge,
j'en ai quelques uns qui, 10/15 ans plus tard, viennent toujours
me serrer la main. Si initialement, on leur avait dit "Vous
avez 10 chances sur 100 d'être en vie", on les
aurait peut être tués ces pauvres malheureux.
Ne leur ayant pas donné de pourcentage de chances de
guérison, ils ont pensé qu'ils les avaient toutes,
et 10 ans après ils sont toujours là. Nous avons
aussi tous vu des cancers qui apparemment étaient de
toutes petites choses initialement, et qui, en 2 ou 3 ans,
ne sont plus là, car inexorablement, et quoi que l'on
fasse, la maladie a évoluée.
Alors, il faut être d'une modestie extrême.
On commence seulement maintenant à entrevoir les facteurs
biologiques d'évolution des cancers et je dis bien
entrevoir, et tout triomphalisme doit être exclu en
la matière.
Par contre, on peut dire à un patient : "Bon !
Vous avez un cancer".
On dit bien à un malade qu'il a un diabète,
une sclérose en plaque... (et la vie d'une sclérose
en plaque n'est pas particulièrement enthousiasmante).
On parle de cancer et l'on précise: "On a tel
moyen thérapeutique à notre actif, voilà
comment on peut vous traiter, et voilà ce que je vous
propose, ce que je vais vous faire, c'est ce qu'il y a de
mieux adapté à votre cas, et vous et moi nous
allons regarder la maladie en face".
Evidemment, cela ne doit être fait qu'après une
première phase de préparation.
C'est vrai que chez nous, à Gustave Roussy, c'est un
peu particulier.
Nous sommes un Centre anticancéreux. Notre raison sociale
est inscrite au fronton de l'institut.
Beaucoup de patients viennent chez nous sachant déjà
qu'ils ont un cancer.
Ils ont réussi à faire la démarche d'aller
se faire traiter dans un centre anticancéreux.
Notre tâche s'en trouve facilitée.
Régulièrement, tous les 15 jours, je fais à
Lariboisière une réunion, un comité,
et les gens viennent consulter dans un service d'O.R.L. général,
et j'ai réussi à faire passer une démarche
qui est la même que chez nous, à l'institut,
basée sur des relations de franchise.
Le S.I.D.A. c'est le concurrent, et il y a des raisons différentes.
Le cancer, cela ne s'attrape pas, vous n'êtes contagieux
pour personne. Votre entourage peut vivre à côté
de vous, même quand vous n'êtes pas encore traité,
sans craindre absolument la moindre contagion.
Le malade porteur d'un S.I.D.A., le séropositif, même
si son S.I.D.A. n'est pas avéré, est un contaminateur
et là, alors là, on est obligé de dire
la vérité parce que le sujet porteur d'un S.I.D.A.
est potentiellement dangereux pour son entourage. Et là,
cela prend une tournure encore plus brutale car dès
que l'on a connaissance de la séropositivité,
il faut mettre le sujet devant le fait accompli car il est
dangereux.
C'est là le problème du S.I.D.A..
Mais il ne faut surtout pas considérer
ces patients comme des pestiférés. On peut très
bien vivre à leurs côtés, sans rien risquer,
si l'on prend des précautions.
Conférence AG Paris / mars 1994
/ Archives de lAssociation
|